Première Partie.
Je suis né le 3 juillet 1952 mais je n’ai pas adhéré à la SFIO. Que voulez-vous, chers camarades, je ne suis pas né socialiste. Cet accroc dans mon parcours aura eu, je dois bien l’avouer aujourd’hui, des conséquences désastreuses.
Tout d’abord, celle de ne pas donner, le 3 juillet 1952 à 17 heures, immédiatement quitus à mes parents qui voyaient à travers ma venue au monde capitaliste un indéniable coup d’arrêt à la grande marche erronée de l’humanité.
Ils y croyaient fort et ils sont morts déçus.
Non pas de moi qui leur aie donné malgré tout quelques satisfactions, mais du socialisme lui-même. Il faut dire qu’ils avaient de ce socialisme une conception naïve voire immaculée.
Si vous avez deux minutes à m’accorder, je peux vous raconter comment j’ai largement participé à leur désillusion au nom d’une hypothèse née en même temps que la SFIO.
Cette hypothèse est celle de l’inconscient où la psychanalyse naissante a trouvé les conditions d’une notoriété aujourd’hui bien dégradée. Rassurez-vous, je ne vais pas rentrer dans les détails alambiqués des complexes familiaux dans la formation de l’individu. Je veux juste pointer de leur enseignement un postulat scandaleux.
L’enfant naît capitaliste.
Et le souligner d’une deuxième hypothèse pas moins dégradante.
L’enfant ne naît pas libéral pour deux sous.
Je sens bien que cela vous laisse dubitatif et m’oblige à un minimum d’explication.
Commençons d’abord par ce trait incontestable qu’un enfant n’est rien d’autre que « l’objet du désir de l’autre », principalement celui de la femme en quête d’un statut de mère. L’homme, lui, dans cette affaire n’est qu’un faire-valoir momentanément phallique et rapidement destitué, au profit de l’enfant, de son excroissance instrumentalisée.
Une sorte de bourdon, si vous voulez.
Mais laissons ce destin de côté, ce n’est pas celui qui nous intéresse.
Intéressons-nous à celui d’être l’unique objet du désir de l’autre, désir qui pèse sur cette figure de l’enfant dont nous adulons sans réserve les bienfaits. Une figure, le mot est fort, disons plutôt une sorte de « ça », d’inconscient brut, pas encore un « moi ». Une figure qui ne va pas tarder à vous faire savoir ce que, de votre désir, elle en tire en satyre, prise qu’elle est dans la dimension exclusive du besoin … et bien sûr de la demande.
Car, de votre désir Mesdames, votre progéniture n’a de cesse que d’en tirer une plus-value. Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère, votre désir : elle le prolétarise nuit et jour. Nul repos ne vous sera accordé tant que la satisfaction absolue n’aura pas atteint les quotas fixés par la dictature du besoin narcissique.
L’objet de votre désir se transforme en sujet de votre aliénation.
Obsédé par sa propre croissance, il s’obstine dans cette voie naturelle de l’accumulation privative, offrant à votre assujettissement quelques parcimonieux sourires. Vous pensez naïvement en être les destinataires quand ils s’adressent aux anges de son élection … divinisée par vos soins.
Bref, nous sommes loin d’une ontogenèse socialiste. Le partage n’est pas encore de mise, et plus que le partage, le don de soi au profit de la collectivité des « autres » navigue dans les eaux troubles des pulsions primaires.
Il charrie, vous entends-je dire, de nous décrire une phénoménologie en cul-de -sac où nul recours compassionnel offrirait un horizon d’espoir.
Patience, patience !
Le narcissisme capitaliste de l’enfant n’est pas encore au bout de sa peine. Votre inconfortable situation d’adulte s’apprête à lui jouer quelque tour destituant … à partir de son état de prolétarisation totale.
Un sursaut de la conscience serait donc nécessaire, pensez-vous naïvement en convoquant vos lectures d’un temps révolu. Spartacus, La case de l’Oncle Tom, Sans famille, Pinocchio n’y suffiraient pas. Non, c’est d’un autre sursaut dont il s’agit. Celui de votre libido en quête d’un objet mieux adapté à l’exercice de … son illusion de jouissance.
À chercher des utopies exotiques, là où sous le coude de la familiarité, elles attendent leur heure, cela serait pure folie.
Le phallus « placardé » un temps ne serait-il pas, lui, devenu suffisant à cet office de libération ?
L’objet idéal pour trouver un ennemi tout désigné à la cause de votre aliénation ?
Car, somme toute, ce serait un peu à votre tour, Mesdames, de tirer profit des joies de l’existence et de planter la graine du socialisme futur dans le coeur de votre passade totalitaire.
Certes, c’est d’une frustration que la libération attendue trouvera ses racines. Mais qu’importe !
Frustrer votre capitaliste maison, voilà la clé du renouveau.
Il ne manquera pas de se plaindre, peu partageux qu’il est de ses prérogatives hallucinées. Mais vous tiendrez le coup avec le coup du Père, exemple magistral de double négation. Avouez que pour l’apprentissage du socialisme déjà vous cognez fort. Forcer à dire « pas pas », à qui obtient sans mot des plus values faciles, ça ne va pas de soi.
Vous subirez encore des séductions fragiles, « ouins ouins » apitoyés, aussitôt balayés dans les flots enivrés d’une libido nouvelle.
Tenez, tenez le coup ! Ne lâchez rien de votre désir !
Et si le Père défaille à nourrir vos pulsions, dites-vous, que le but ce n’est ni lui, ni vous.
Il est que votre enfant, qui somme toute est commun, s’aperçoive assez vite qu’en dehors de lui, et bien, ça n’est pas rien.
Un monde, quoi !
Morale provisoire.
Un socialiste mal né n’attend pas le monde des années.
M.G.